
Présentation de la collection A Iúna
« Tout le monde peut faire de la capoeira :
les hommes, les femmes et les
enfants. Les petits qui marchent à
quatre pattes en font déjà. »
(Maître
João Pequeno)
À travers la collection A Iúna,
nous nous proposons de mettre à disposition du public francophone
intéressé par l'art de la capoeira des ouvrages et DVD de
qualité portant sur la pratique sportive mais aussi et surtout
sur son histoire et sur la philosophie qui la sous-tend.
Comme tout art, la capoeira exige un apprentissage qui s’opère
traditionnellement de maître à élève. L’objectif
des maîtres de capoeira est de former leurs élèvent
à jouer la capoeira. Parmi ces derniers, certains seront amenés
à l’enseigner à leur tour, d’abord sous la supervision
du maître, puis seul. Ce mode de transmission du savoir implique
un caractère profondément évolutif à une discipline
qui laisse énormément de place à l’expression
individuelle. Ainsi, chaque nouveau professeur devra s’être
approprié l’enseignement du maître pour rendre sa propre
interprétation tant pour le jeux qu’au moment de transmettre
son savoir. Il y aura finalement autant de capoeira qu’il y aura
de capoeiristes.
La capoeira ne peut donc pas être regardée comme un savoir
figé, la manifestation d’une culture passée et morte.
Bien au contraire, fille de la culture afro-brésilienne, elle nourrit
ses pratiquants tout autant qu’elle se nourrit d’eux. Cela
implique qu’elle ne peut se prémunir de mutations («
la continuité oblige au changement » pour paraphraser Muniz
Sodré qui parle de l’enseignement de Bimba, Maître
Bimba, le capoeiriste au corps magique), parfois profondes, telles
qu’elle en a connues au cours de son histoire, et qu’elle
évolue naturellement en fonction du contexte culturel dans laquelle
elle s’enracine. Nous pensons ici en particulier au tour du monde
qu’elle a concrètement entamé et qui fait qu’on
joue la capoeira tant en Europe, au Japon, aux États-Unis…
qu’au Brésil. Il est clair que sortie de son berceau, cette
nouvelle configuration culturelle dans laquelle se développe la
capoeira ne pourra qu’avoir une profonde influence sur son devenir.
Faut-il s’en réjouir ou le regretter ? Toute l’histoire
de la capoeira est issue du métissage et du mélange culturel.
En tout premier lieu, sa matrice, la culture afro-brésilienne,
est issue d’un mélange des peuples africains par les esclavagistes
pour briser les liens sociaux du pays natal. Plus tard, des Français,
Allemands, Italiens et toute sorte de gens non noires se mêleront
aux capoeiristes sur les docks de Bahia, apportant de nouveaux éléments
culturels exogènes. Un métissage social et ethnique s’opèrera
également lorsque Bimba fera entrer la capoeira dans les classes
moyennes et aisées de la société brésilienne.
Il est aussi intéressant de constater la grande ambiguïté
qu’entretient la capoeira dans le domaine politique au cours de
l’histoire du Brésil alors qu’elle n’acquiert
réellement son statut d’arme de résistance culturelle
afro, parallèlement au candomblé, qu’à partir
du XXe siècle avec le Cycle des Vieux Maîtres Bahianais.
Il semble donc au contraire que l’évolution récente
de la capoeira, qui se répend à travers le monde, reste
dans la continuité logique de son histoire, d’autant plus
dans un contexte de mondialisation croissante des cultures.
Néanmoins, cela ne peut en aucun cas signifier qu’il est
permis de faire tout et n’importe quoi sous peine de voir la capoeira
se diluer dans le marasme culturel uniforme que la société
de consommation tend à imposer à l’ensemble des peuples
(on pourra noter qu’elle a déjà été
largement récupérée et qu’il semble donc que
certains capoeiristes aient déjà emprunté cette voie,
sans toutefois que cela constitue un risque pour la discipline elle-même
pour autant que d’autres capoeiristes sachent la préserver).
Si la capoeira a su exister jusqu’à aujourd’hui c’est
précisément parce que ses dépositaires ont su la
faire évoluer tout en la préservant.
Mais comment préserver ce que l’on ne connaît pas
? Si Bimba a pu créer et faire vivre sa capoeira régionale,
c’est à notre sens, précisément parce qu’il
connaissait parfaitement le contexte culturel et historique de la capoeira
de son temps. Il fut ainsi le premier à ouvrir son académie
et à montrer la possibilité d’une professionnalisation
de la capoeira, ainsi qu’à y intégrer des couches
sociales traditionnellement hostiles à ce sport afro. De-là,
la capoeira fut un levier puissant pour la reconnaissance du Noir au Brésil
et un moyen de rallier une partie de la classe blanche à sa cause.
Faire vivre la capoeira implique donc de la faire évoluer dans
le respect de son histoire et de ses valeurs. C’est du moins dans
cet esprit que nous présentons au lecteur la collection A Iúna.
Connaître l'histoire de notre art, ses chants, ses héros,
maîtriser les instruments qui forment la batterie représentent
ainsi autant de pavés, parallèlement à la technique
sportive elle-même, sur lesquels doit cheminer l'élève
afin d'accéder à une maîtrise réelle de la
capoeira. Le capoeiriste confirmé trouvera, quant à lui,
matière à consolider son savoir.
Tomás Sanz
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